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·1· Famille

家族

Ma famille, c’est un drôle de tableau. Deux clans. Deux mondes. L’un du côté de mon père, l’autre de ma mère. À part une fascination commune pour tout ce qui provient d’Occident, ils n’ont pas grand- chose en commun.

Chez mon père, on nage dans les eaux d’une vieille tradition chinoise : conservatisme pur et dur, tout en gardant les yeux rivés sur les mirages occidentaux. Chez ma mère, c’est un autre registre. Une famille tibétaine, attachée à ses racines mais curieuse du monde extérieur, fascinée par ce que l’Occident semblait offrir, sans pour autant renier les rites chinois.

Mon grand-père maternel, Yu PeiXin – Yu, c’est le nom de famille – porte cette double étrangeté. D’origine tibétaine, sa lignée s’est éparpillée jusqu’au ShanDong, sur la côte.

Mais il y a ce murmure qui court dans la famille : mon arrière- grand-père aurait été adopté – bébé – par un missionnaire européen. Résultat, il a grandi dans la foi presbytérienne, mais personne ne savait quelle était vraiment sa relation avec ce missionnaire.

Il était grand et avait un visage singulier : des cheveux bouclés, une peau claire, un nez aquilin et des yeux pas bridés. Cependant, personne n’osait élucider la relation exacte qui liait mon arrière-grand- père à ce missionnaire. Les voies du Seigneur sont impénétrables.

Quand Yu PeiXin étudiait à JiNan, au ShanDong, il était marié depuis des années : comme le voulait la coutume, un mariage arrangé entre des enfants. La mariée, gamine, Jiang WenXiu, venait 

du YunNan, elle aussi tibétaine. Pour moi, elle n’est pas qu’un nom dans mon arbre généalogique. Ma LaoLao, ma mamie, est la lumière de ma vie. Avec son allure simple, presque effacée, elle a quelque chose d’immense. Elle illumine les recoins sombres de notre histoire familiale.

D’après les anecdotes que son père lui racontait, leur nom de famille, autrefois, était LangDun WangJi. Une noblesse tibétaine, rien que ça ! Mais quelque chose avait mal tourné – personne ne savait quoi, exactement. Une menace, un danger, un coup du sort. Alors, ils ont décidé de fuir vers la Chine et de traverser la rivière JinSha. Sains et saufs, de l’autre côté, ils ont changé leur nom de famille en Jiang – rivière en chinois, comme un symbole de ce qu’ils laissaient derrière eux.

À JiNan, mon grand-père, Yu PeiXin, a rencontré un Américain qui faisait du commerce d’antiquités. Un type qui cherchait des mains habiles pour emballer ses trésors avant de les expédier en Amérique. Yu PeiXin a accepté. D’abord apprenti, puis associé. Ils faisaient leurs affaires, partageaient les bénéfices, puis l’Américain a fini par rentrer chez lui.

Mon grand-père n’avait même pas vingt ans, et déjà, il faisait vivre sa famille grâce à ce travail. En plus, il travaillait comme comptable à l’université de JiNan. À l’époque, deux gamins à nourrir, c’était dur pour lui. Ma grand-mère, elle, cousait les toiles pour emballer les antiquités. Elle attachait mes oncles – tout petits – aux barreaux du lit avec des cordes pour qu’ils ne s’échappent pas. Les gosses s’amusaient avec des jouets accrochés à des cordons qu’ils tiraient à eux.

Elle en parle parfois en riant :

– C’est comme ça que ton deuxième oncle et son aîné sont devenus un peu bossus.

Et pourtant, ses yeux brillaient d’un amour immense, un amour qui aurait pu remplir le monde entier.

Petit à petit, Yu PeiXin a appris les ficelles du métier. Il s’est lancé tout seul, à son compte. Un jour, il a décidé de déménager à Pékin. Là-bas, ses affaires ont prospéré. Il est devenu une figure respectée, un expert entouré d’objets d’une valeur inestimable. Mais la Révolution-culturelle a tout balayé. Confisqué. Détruit. Je me demande parfois ce qu’il peut bien rester aujourd’hui. Peut-être que ses objets vivent encore, derrière des vitrines, dans la lumière tranquille des musées.

En Amérique, il était connu comme « Honest Yu » – Yu l’honnête. C’était son mantra : « Pour réussir en affaires, il faut être honnête. » Ça sonne naïf, mais lui, il y croyait dur comme fer.

Chrétien, comme son père avant lui, il a appris l’anglais tout seul. Puis, un jour, le japonais. Mais pendant la guerre de résistance anti-japonaise, il a juré de boycotter tout ce qui venait de là-bas. Il enrageait d’avoir trimé pour apprendre une langue qu’il méprisait désormais.

Son fils aîné devait partir au Japon pour ses études, mais les plans furent changés. Direction : TianJin, l’école de commerce. Le cadet, lui, a pris le large pour les États-Unis. Quant à ma mère, la plus jeune de ses quatre enfants, elle s’appelle Yu TianMei.

– Quand ta maman est née, c’est comme si le soleil s’était levé, disait mon grand-père.

Il l’adore. Pour lui, elle est son porte-bonheur, celle qui a transformé sa vie. Mais maman doute. Toujours cette idée qu’elle n’est pas assez jolie. Un complexe qui la ronge un peu, comme moi plus tard.

Ma mère est un type de beauté qui s’affirme avec le temps. Elle est fine, sensible, avec une élégance naturelle qui échappe à beaucoup de Chinois. Les étrangers, eux, ne s’y trompent pas.

Après « l’affaire Li Shuang », ma famille se retrouve entourée d’Européens, et ils disent tous :

– Ta mère a tellement de classe.

Peut-être qu’ils voient ce que les autres ne voient pas. En Chine, on attend d’une femme qu’elle soit docile, presque effacée. Et les Occidentaux adorent ce mélange de charme et de caractère.

Même mon père trouve ça drôle que des étrangers la jugent si belle. Mais il en est fier, bien sûr. Il plaisante parfois :

– Ta mère, elle avait des amies magnifiques. Elles ont épousé des pontes du gouvernement, comme de jolies phénix qui épouseraient de vilains corbeaux. Mais ta maman, elle m’a choisi, moi. Par amour !

Quant à moi, je n’ai pas droit à ce genre de compliments. Mon surnom ? « Shi BingZi », kaki-fripé. Charmant, non ? Et quand ce n’est pas ça, c’est « Tie BingZi », ferraille-frappée. Une poésie maison.

Un Nouvel An chinois, où tout commence. Grand-père a invité une troupe pour jouer La Légende du serpent blanc dans son salon. On est là, une dizaine, à subir les voix stridentes des acteurs. Mon cousin ne peut se retenir :

– C’est affreux, on dirait qu’on les torture !

Moi, évidemment, je renchéris :

– Pire ! On dirait des chats qui miaulent et des souris qui gémissent sous leurs crocs.

On file dehors pour échapper à cette cacophonie, et jouer à la marelle.

Sur le rebord d’une fenêtre, des kakis sèchent au froid. Mon cousin en prend un, juste pour voir s’il est gelé. Mauvaise idée : il le pose par terre, l’écrase du pied. Le kaki n’est pas assez dur, ça fait un bruit foireux. Il se met à pleurnicher. Panique totale.

– Dis que c’est moi qui l’ai écrasé, je lui souffle.

Pile à ce moment-là, l’opéra finit. Les adultes sortent, ravis, pour applaudir les comédiens. Mais leur joie ne dure pas : ils voient le kaki éclaté au sol, et c’est parti pour l’interrogatoire :

– Pourquoi tu as écrasé le kaki, Shuang ?

– Pour m’amuser.

– T’es déjà rassasiée avant même d’avoir mangé le dîner du Nouvel An ?

– J’l’avais pas vu.

– « Pour t’amuser » et « tu l’as pas vu », c’est pas pareil, ma petite.

Ma grand-mère, la juge suprême, arrive :

– Shuang, lève ton pied.

Mon cousin, pétrifié, se met à pleurer. Les semelles de ses nouvelles chaussures dégoulinent de pulpe de kaki. Les miennes ? Nickel.

Ma mère veut calmer tout le monde. Elle me lance juste un : – Petite sotte !
Et fin de l’histoire.

Mais le mal est fait. « Kaki-fripé » me restera. Et avec mes autres bêtises, ça deviendra « ferraille-frappée ». Franchement, ils ont de l’imagination dans cette famille.

Je connais à peine mon grand-père paternel.

Avec la Révolution-culturelle, mon père tire un rideau opaque sur les origines de sa famille. Plus un mot. C’est devenu un tabou, un vrai. Tout ce que je sais, c’est que mon grand-père a collectionné les concubines et travaillé comme percepteur des douanes impériales.

Ma grand-mère paternelle, Shan GuiZhen, a des racines coréennes. Mais ça, elle préfère l’oublier. Les Chinois, il faut dire, ne sont pas tendres avec les Coréens. Et puis, son visage la trahit : des traits typiques, qu’elle ne peut cacher.

Mon grand-père, lui, mène la belle vie dans la concession étrangère de TianJin avec sa ribambelle d’enfants : cinq fils, six filles. Onze au total. Une vraie équipe de foot.

L’aîné est un dandy. Un type chic, fonctionnaire du gouvernement du Kuomintang – le parti nationaliste, alors au pouvoir. Ses hobbies ? Les chiens, les armes, les chevaux. Après 1949, tout s’écroule. Direction : un camp de rééducation. Il y meurt, paraît-il, d’une maladie.

L’aînée des filles, c’est encore plus tragique. Amoureuse d’un pauvre type ordinaire. Grand-père s’y oppose violemment. Pour les séparer, il l’enferme. Elle ne supporte pas. Elle se suicide, là, dans cette pièce où il la retient. À vingt-deux ans.

Et mon grand-père, lui ? Eh bien, il continue sa vie comme si de rien n’était. À la fin de sa vie, il épouse une taxi-girl d’un club de TianJin. Toute la famille la déteste. Pas lui. Elle est sa petite fierté, toujours tirée à quatre épingles, rouge à lèvres éclatant. Il l’exhibe partout : dans les soirées, les salles de spectacle.

Personne ne l’appelle par son vrai nom. Pour nous, c’est « YaoJing », un homophone de « sorcière ». Dans son dos, bien sûr. Son vrai nom, je ne le connaîtrai jamais.

Un jour, on va à TianJin pour l’anniversaire de mon grand-père. Il y a des « parents » partout. Il faut un registre pour savoir qui est qui. La nomenclature familiale chinoise : un vrai casse-tête chinois.

Un petit cousin me chuchote :
– Va vite saluer grand-mère YaoJing, ça fera plaisir à grand-père ! Pleine de bonne volonté, je me précipite et je crie bien fort :
– Bonjour, grand-mère Sorcière !

Silence. Mon grand-père explose :

– C’est la première fois que tu vois ta grand-mère, et tu oses être aussi impolie !

Tout le monde se retient de rire. Moi, j’aimerais disparaître sous la table. Les plats sont sûrement délicieux. Je ne peux rien avaler.

Mon père, Li XianWen, est le troisième fils. Intelligent, beau gosse, studieux, avec des rêves d’études à l’étranger. Un vrai prince charmant, d’après la famille. Les filles se chicanent pour lui. Toutes magnifiques, talentueuses. Enfin, c’est ce qu’on me raconte. Peut- être qu’on enjolive un peu, avec le temps.

Mon oncle maternel, le deuxième frère de ma mère, tombe amoureux de ma tante, la deuxième sœur de mon père. Elle vit dans la concession britannique de TianJin. Un quartier assez chic. Ils ont l’air faits l’un pour l’autre, jusqu’au jour où mon oncle la surprend à patiner main dans la main avec un autre type. Pas n’importe qui : le petit-fils de Yuan ShiKai, le premier président de la République de Chine, en 1913, peu après la révolution de 1911. C’en est trop. Il met fin à leur histoire.

Et c’est comme ça – à cause d’un patinage romantique intempestif – que mes parents se rencontrent. Ma mère, qui vient rendre visite à son frère à TianJin, y croise mon père. Très vite, il commence à lui faire la cour.

Quand elle boit un peu de bière, maman devient étonnamment loquace. C’est adorable. Elle lâche :

– Ton père, tu sais, il ne m’a jamais dit « Je t’aime » sérieusement.

Et ça ne la dérange pas vraiment.

C’est vrai, les hommes chinois ne disent pas facilement ces trois mots. En tout cas, pas à cette époque. Même moi, aujourd’hui, j’ai du mal à les prononcer en chinois. En français, par contre, c’est tellement facile : « Je t’aime », « Je t’aime », « Je t’aime ». Je pourrais les dire en boucle, sans même y penser. Mais en Chine, si quelqu’un me le disait, je serais gênée. Ça sonnerait presque trop intime, trop charnel.

Je suis plus proche de la famille de ma mère. Sans doute parce qu’ils vivent à Pékin. Mon père, lui, est étudiant à l’université TsingHua, en génie civil. Il est fou amoureux de ma mère. Et du côté Li, tout le monde trouve que leur relation est parfaite.

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